Pas pleurer

Lydie Salvayre

Marie-Christine Letort (Narrateur)

CHF 40.70
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Éditeur
Sixtrid
Parution
février 2015
Format
Livre audio
Langue
Français
Dimensions
18.9 × 13.8 × 0.6 cm
EAN
3358950002832
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Le Temps

Lydie Salvayre: «Je ne suis pas toute une, je suis inséparablement Française et Espagnole»

Par Eléonore Sulser, samedi 30 août 2014

«Pas pleurer». «Ce titre m’est venu alors que j’écrivais Sept Femmes. Dans un texte, Marina Tsvetaïeva se plaint – auprès de Pasternak je crois. Elle dit qu’elle a faim, qu’elle a froid. Et tout à coup, elle s’arrête et elle dit: «Pas pleurer». J’ai trouvé que c’était une belle posture existentielle, littéraire, philosophique. J’ai donc écrit le livre puisque j’avais un titre…», plaisante Lydie Salvayre. Enjouée, rieuse, enthousiaste, Lydie Salvayre est à l’image de son dernier livre Pas pleurer, à la fois courageuse, pleine d’humour, curieuse et passionnée. Ce livre tisse deux voix. La voix grave de Georges Bernanos qui, dans Les Grands Cimetières sous la lune, dénonce, contre son camp, les exactions commises par les nationalistes pendant la Guerre civile espagnole avec la bénédiction de l’Eglise catholique. La voix de Montse, une jeune paysanne de 15 ans, qui suit Josep son frère anarchiste à Barcelone, et plonge avec ivresse dans la joie libertaire. Elle finira par épouser Diego, un fervent communiste, et se réfugiera en France où naîtra plus tard «ma Lidia», Lydie Salvayre. Agée, en proie à des troubles de la mémoire, elle raconte à sa fille l’été 1936 qui brille au firmament de ses souvenirs.  A côté des heures sombres décrites par Georges Bernanos, la voix coquine, drôle et irrévérencieuse de Montse, mâtinée de toute une série de délicieuses expressions hispanisantes, fait contrepoint. Pas pleurer est un livre qui donne du courage, qui fait rire, et qui place en face du monde. Et c’est aussi, bien sûr, un bel autoportrait en creux de son auteure. Samedi Culturel: Ce livre, vous le portez depuis longtemps? Lydie Salvayre: C’est la lecture des Grands Cimetières sous la lune de Georges Bernanos qui a déclenché son écriture. J’ai attendu plus de soixante ans pour lire Bernanos. Or, je lis Les Grands Cimetières sous la lune et je suis bouleversée, parce que je sais d’où vient Bernanos – ce qui d’ailleurs, stupidement, m’avait empêchée de le lire. Bernanos est étiqueté écrivain catholique, il vient de l’extrême droite, de l’Action française, etc. Je n’avais pas le goût d’aller vers lui. Or, ce livre me bouleverse et – je vous assure que c’est vrai! –, sa lecture terminée, j’écris immédiatement le début de Pas Pleurer. Tout de suite, Bernanos appelle la voix de ma mère: cela tombe comme un accord musical, l’un attire l’autre. J’étais donc obligée… La voix de votre mère apparaît en contrepoint de celle de Bernanos… Oui. Ce sont deux visions tellement différentes… Mais semblables dans le courage… Je considère le courage comme une vertu littéraire. Le courage, en effet, pour Bernanos de dire ce qu’il voit, tandis que les catholiques espagnols, eux, préfèrent le crime à la vérité. Ce sont ses mots. Bernanos ne cesse de s’interroger sur ce refus de percevoir des hommes. Pourquoi les hommes refusent-ils de percevoir la réalité dès lors qu’elle contredit leurs opinions, leur confort moral? Lacan parlait à ce propos – c’est une très belle formule – d’une «passion de l’ignorance». Ce qui révolte, qui met Bernanos en colère, c’est cette passion des hommes d’ignorer une certaine réalité dès lors qu’elle les met en péril avec eux-mêmes. Avez-vous interrogé votre mère? Elle est morte il y a sept ans… Je l’adorais. Elle avait une puissance d’amour, de vie. Il fallait vivre avant tout! Et surtout ne… pas pleurer. Ecrivant, j’étais vraiment avec elle. Ce sont des retrouvailles avec l’histoire de vos parents espagnols, mais aussi avec votre mère disparue… Avec elle et avec sa langue! J’ai adoré recréer cette langue dans laquelle elle parlait. Je l’appelle le «fragnol». Cela répondait aussi à un désir politique de poser la question suivante: les mots immigrés sont-ils une menace pour la belle langue française? Question à la fois politique et littéraire. Eh bien non. Les mots immigrés, étrangers, revisitent le français et même s’ils l’estropient ou le malmènent, ils y font naître des sens nouveaux. Ils poétisent la langue française. L’espagnol a été votre langue maternelle? Mon père avait beaucoup de réticences face au français. Ma mère nous parlait ce «fragnol» étrange, dont j’avais honte quand j’étais enfant. Mes sœurs et moi, on avait l’impression que ma mère était une étrangère, bref, enfants, on était racistes. C’est plus tard seulement, qu’on se dit que cette langue a du goût, qu’elle est belle. Et aujourd’hui vous écrivez enfin en «fragnol»? J’écris sans doute du «fragnol», sans m’en rendre compte, depuis le début. Je me découvre indéfectiblement dans la langue espagnole et dans la langue française. Entre autres, par l’imparfait du subjonctif dont j’ai usé et abusé dans mes livres précédents – pas dans celui-ci, c’était pas la peine, l’espagnol était présent. Or, en espagnol l’imparfait du subjonctif est courant dans la langue quotidienne. Et je l’utilisais sans me rendre compte de la part d’Espagne qui se manifestait là. D’autres influences espagnoles dans votre travail? On m’a reproché quelquefois mon mauvais goût, ma manière de dire des grossièretés, des horreurs, d’utiliser des jurons, etc. Mais le rapport au mauvais goût est très différent en Espagne et en France. En Espagne, l’autorisation de dire des choses effroyables est beaucoup plus large qu’en France. Regardez Rodrigo Garcia, ce dramaturge hispano-argentin, il n’a aucun problème avec le mauvais goût! Les Espagnols ont un rapport très amoureux à l’injure. J’adore ça. C’est une façon de malmener le beau dire tout étroit. Cela renvoie aussi à la chair, à la sexualité, de la langue… Comment fait-on de sa mère un personnage? Ce qui m’a donné le plus de travail, dans ce sens, ça a été de reconstituer le «fragnol» de ma mère, de façon qu’il puisse être lu par chaque lecteur, même si celui-ci n’avait aucune connaissance de l’espagnol. Je me suis privée de beaucoup de choses qu’elle disait dans la vie, que je trouvais délicieuses, mais qui ne passaient pas à l’écriture. A cette jubilation de la langue s’ajoute la joie libertaire de l’Espagne en 1936… J’ai eu d’autant plus de plaisir à décrire cet épisode libertaire qu’il a été un peu occulté. Les gens ne savent pas que l’Espagne a vécu pendant quelques mois – en tout cas des milliers de villages et plusieurs grandes villes – sur le mode libertaire. Avec des villages transformés en communes, sans pouvoir central, sans tribunaux, sans églises, sans argent. Ça a fonctionné! On imagine la menace pour l’ordre bourgeois et pour l’ordre communiste, aux yeux de l’Europe dont on espérait le soutien. J’étais deux fois plus joyeuse de le raconter, parce que ma mère et mon oncle l’ont vécu, mais aussi parce que c’est un beau moment de l’histoire espagnole. A côté de la part documentaire, il y a une part romanesque? Bien sûr. Tout n’est pas autobiographique, quoi que j’en dise au début du livre. Ma mère, mon père sont devenus des personnages. Vous mettez en scène l’écriture du livre dans le livre? C’est important pour vous? J’aime évoquer les questions qui se posent, les troubles qu’on éprouve… Est-ce aussi une manière de relier l’histoire au présent? Je n’avais qu’un désir, écrivant: que ça résonne aujourd’hui. J’aurais cependant trouvé lourd d’insister sur l’actualité de ces événements. Je me laisse aller, à un moment donné, à méditer sur l’usage que font certains du mot «national» – qui résonne différemment en France ou en Suisse – pour défendre un nationalisme étroit, effrayé, xénophobe, etc. Mais il m’a semblé qu’il ne fallait pas en dire plus. A chacun d’y lire ce qu’il peut ou veut y lire… Aujourd’hui, écrire en «fragnol», raconter votre histoire et l’histoire espagnole, c’est un choix de liberté? Oui. C’est aussi une façon aussi de dire que je suis plusieurs, que je suis inséparablement Française et Espagnole. Je ne suis pas toute une, nous sommes peut-être les uns et les autres, plusieurs, avec plusieurs registres et plusieurs espaces en nous. On est une foule, disait Guattari, chacun de nous est une foule…

Deux voix entrelacées. Celle, révoltée, de Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les Nationaux avec la bénédiction de l’Eglise contre "les mauvais pauvres". Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et "mauvaise pauvre", qui a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours enchantés de l’insurrection libertaire par laquelle s’ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d’Espagne, des jours qui comptèrent parmi les plus intenses de sa vie. Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent et qui font apparaître l’art romanesque de Lydie Salvayre dans toute sa force, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, porté par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.
Lydie Salvayre a obtenu le prix Hermès du Premier roman pour "La Déclaration", le prix Novembre (aujourd’hui Prix Décembre) pour "La Compagnie des Spectres" et le prix François Billetdoux pour "BW". Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues. Certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales. Marie-Christine Letort a été choisie pour interpréter cette oeuvre remarquable. Elle est totalement bilingue comme l’exige l’écriture de l’auteur.
Sommaire / contenu
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